Appel à contributions

Sur le thème de « La production de la ville hypermobile : conflictualités et relations »

    L’accélération des rythmes qui régissent le social est devenue paradigmatique pour l’étude de la ville (1). Or, le risque est grand de laisser triompher l’« idéologie mobilitaire » et de l’accepter comme régime universel (2). En effet, depuis les années 1970, bien des pays industrialisés ont traversé une reconfiguration de leurs modes de domination spatiaux et temporels. Suivant l’effritement des mesures sociales de l’État Providence, l’éclosion d’un marché des choix individuels est portée par les nouveaux transports rapides (autoroutes, trains à grande vitesse, trafics aériens), par les technologies de l’information qui effritent les frontières spatio-temporelles d’avant, notamment entre lieux privés et lieux de travail. L’on éprouve une transformation constante des règles du travail et de l’emploi, une augmentation des tâches, des précarités et « possibilités » de carrière, une coprésence virtuelle (par les médias sociaux) et physique des individus. En somme, face à cette défaite des stabilités et à la valorisation d’individus sans attaches, l’idéologie mobilitaire provoque les anciens cadres de la construction du social.

    Cependant, la production de l’urbain, qui autorise, incite, contraint ou encore interdit le déploiement des activités humaines, demeure toujours aussi décisive. Elle établit une réalité matérielle, qu’elle soit architecturale, urbanistique ou paysagère, ainsi que les modalités opérationnelles de concrétisation/réalisation de celle-ci, toutes deux fondées sur des idéologies, des discours et des valeurs (3). Par exemple, la poursuite de mesures d’austérités de type néolibéral livre l’individu à ses propres moyens devant les balises changeantes de la gouvernance du temps social. Si le capital qu’il est possible d’optimiser pour affirmer une position spatiale et sociale devient primordial (4), force est de reconnaître que le déploiement des activités humaines est largement circonscrit; idéologie et capital mobilitaires sont tous deux profondément inégalitaires. L’accès aux transports, aux technologies ou encore aux espaces urbains convoités demeure partiel, nombreux sont ceux et celles qui en sont exclus. La gentrification et la touristification des lieux forment, au regard de ces enjeux, des défis sociaux et spatiaux considérables. De même, il n’est pas toujours aisé de maîtriser les outils d’une intégration sociale sans tomber dans le surtravail, rémunéré ou domestique. Est-il, enfin, encore possible de rester dans une position stable dans la ville quant à l’habitation, aux pratiques culturelles, aux lieux iconiques des quartiers?

    Cette production de l’urbain, que l’on y adhère, que l’on s’y oppose ou que l’on « fasse avec », se traduit par différentes expériences urbaines, luttes politiques, pratiques économiques, désaffiliations sociales, mobilités ou encore créations artistiques, pour ne nommer que celles-là. Leurs agencements sont traversés par diverses dynamiques de conflits et de connivences. À ce titre, il n’est pas risqué d’avancer que l’idéologie néolibérale tente de gommer deux dimensions de notre habiter : d’un côté elle vise à réduire l’espace à un statut de surface, de « déjà-là » passif, et de l’autre en supprimant les faits de distances, elle ambitionne de gommer la durée par une connectivité instantanée.

    Les questions qui émergent de ces considérations sont interdisciplinaires, relevant à la fois des sciences humaines, comme la science politique, la géographie, la sociologie, la philosophie, des sciences de l’action, comme l’urbanisme et l’aménagement, l’architecture, les arts visuels, la communication, etc. Qu’est-ce qu’habiter face à la tyrannie de l’instant (5)? De quelles manières les dimensions spatiales et temporelles — dans leur complexité, leurs oppositions, leurs relations —, s’articulent-elles dans les différentes formes de luttes face à l’institution d’un « bon » déploiement des activités humaines? Quelles valeurs sont données aux notions de proximité et d’éloignement? Les notions d’appartenance, d’appropriation, d’ancrage, d’enracinement ou d’identité font-elles encore sens? Comment, enfin, les notions de résistance, de mémoire, d’engagement, révèlent-elles les contradictions d’un objet dynamique et de sa production ?

    Pour ce numéro de Nouvelles perspectives en sciences sociales, nous invitons les auteur(e)s à problématiser l’« hypermobilité » et l’« accélération du social ». Avec une volonté d’ouverture et de croisement disciplinaires, ce numéro thématique souhaite participer à l’appréhension et à l’étude des enjeux contemporains, en tentant de mobiliser des approches systémiques, complexes (6) et relationnelles (7). Car, ce sont les dynamiques et processus relationnels, individuels et/ou collectifs qui permettent d’appréhender et de produire un monde « partagé »; exprimée par les relations différenciées au sein de la ville, de quartiers, d’espaces publics, virtuels ou domestiques, de transports, d’habitations, d’entreprises, de communautés culturelles, de groupes sociaux, etc. C’est l’appréhension et la construction de ce monde urbain qu’il s’agit d’étudier. Nous invitons les auteur(e)s à aborder celles-ci non seulement à partir des axes ci-dessous, mais aussi à travers leurs croisements :

    1. Embourgeoisement, touristification, patrimonialisation et habitus urbains : les diverses temporalités qui font la ville, leurs conflictualités, leurs relations. Qui sont les individus « hypermobiles », « mobiles », « immobiles »? Comment certains usages traditionnels et types de rapports à un lieu en viennent-ils à céder le pas à de nouvelles pratiques? Quelles résistances, quelles dynamiques, quelles complexités ?

    2. Médiatisation, outils numériques, réalité augmentée : institutionnalisation d’un imaginaire de la mobilité. Quelle différentiation des usages et des relations? Quelles sont les nouvelles tendances impliquées par certains médias? Comment les médias sociaux sont-ils instrumentalisés dans l’expérience quotidienne du travail, du couple ou du loisir dans la ville?

    3. « Accélération du social », villes intelligentes, villes durables : quelles villes de demain? Quelles sont les dynamiques et conflictualités qui surgissent à l’intérieur des divers quartiers, villes et nations à l’heure de la ville intelligente? Que signifient l’informatisation et l’automatisation des villes? Quelle est la trajectoire de fond de la ville moderne? Quelles sont ses implications en matière d’inégalités sociales?

    Soumission des articles: Les auteur(e)s intéressé(e)s par cette problématique annonceront leur projet à Georges-Henry Laffont et à David Champagne aux adresses suivantes: georges-henry.laffont@univ-tours.fr et david.champagne@alumni.ubc.ca, en mettant Claude Vautier en copie : claude.vautier@ut-capitole.fr. Les articles seront expédiés aux mêmes adresses au plus tard le 31 août 2017. Ceux qui traverseront avec succès le processus d’évaluation par les pairs seront publiés dans le volume 13, n° 2 de la revue, en mai 2018.

    Consignes aux auteur(e)s : merci de vous référer au guide de NPSS http://npssrevue.ca/guide/. Nous acceptons les articles allant de 6 000 à 15 000 mots environ incluant bibliographie, résumé, annexes et notes de bas de page.

    _____________

      (1) Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.

      (2) Bernard Mincke et Christophe Montulet, « L’idéologie mobilitaire », Politique, n° 64, 2010.

      (3) Matthieu Adam et Georges-Henry Laffont, « Une approche de la ville en train de se faire », Npss, Volume 10, n° 1, 2015, p. 193-235; David Harvey, Géographie de la domination, Paris, Les prairies ordinaires, 2008; Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974.

      (4) Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.

      (5) Paul Virilio, « La tyrannie de l’instant », L’humanité, 22 Février 2002.

      (6) Au sens où Edgar Morin a défini et abondamment illustré ce terme, notamment dans les six tomes de La méthode, Paris, Seuil, resp. 1977, 1980, 1986, 1991, 2001, 2004.

      (7) Le terme relationnel peut être entendu de deux façons principales : il peut s’agir, classiquement, de « flux d’échanges entre des éléments », ou encore d’une « liaison ou reliance intime de plusieurs éléments » sans cette idée de flux allant de l’un vers l’autre (notion de « champ relationnel » ou de « filet de relations »). Voir Norbert Élias, La société des individus, Paris, Fayard, 1991 [1987], p. 72. Les deux acceptions sont considérées comme légitimes.

Sur le thème des « Sensibilités, émotions et relations »

    Nos relations sont pleines d’émotions. Lorsqu’elles n’en sont pas le motif même, elles nous en révèlent le sens et la valeur. À l’évidence, émotions et relations sont étroitement liées. D’ailleurs, l’affectivité – entendue comme modalité englobant et conditionnant les différentes formes de la sensibilité – comporte la relation elle-même, celle d’un sujet à lui-même, à d’autres sujets, à une société, au monde. L’émotion n’existe que dans la relation et ses manifestations ne cessent de questionner cette relation. Dès lors, que nous apprend l’étude des différentes modalités de l’affectivité sur cette relation qui est le fondement du social et, réciproquement, que nous apprend l’étude des relations sociales sur la mise en forme et l’expression de ces manières d’être sensible ? Bref, que peut-on dire de l’affectivité envisagée comme processus relationnel ?

    Au-delà des effets d’annonce, des « révolutions » et des « tournants » émotionnels ou sensibles invoqués depuis plusieurs décennies, il demeure une réalité, celle de l’expansion de la question affective à l’ensemble des sphères de la société. D’un côté, l’essor des neurosciences notamment a entraîné un intérêt grandissant pour l’émotionnel, lequel s’est largement diffusé dans tous les pans de la société. La tendance naturaliste que reflètent ces approches, réduisant les affects aux indices de leur manifestation (1), au risque d’oublier ce qu’il y a de proprement social dans cette modalité particulière de l’affectivité, doit nous interroger sur la construction de nos connaissances sur ces phénomènes et ses effets. D’un autre côté, le constat d’une émotionnalisation (2) des sociétés nous indique que la relation aux autres et au monde est de plus en plus évaluée à l’aune de l’expérience affective. Dans ce nouveau régime relationnel, travaillé entre autres dans les domaines de la philosophie et des arts, l’émotion est devenue un véritable ressort de l’évaluation de nos manières d’être et d’agir. Pouvant être perçue comme une ressource permettant la mobilisation et l’action, elle interroge néanmoins sur l’inégale répartition des capacités à être sensible et les difficultés qui en résultent d’accès à un espace politique commun. On doit donc également questionner cette modalité affective et la façon dont elle est susceptible de guider les rapports, les organisations et les choix relatifs à l’avenir des sociétés. De quels outils conceptuels et de quelles méthodes dispose-t-on pour appréhender ces ouvertures politiques sur le monde sensible ?

    À contre-courant des différentes « voies d’approche (3) » qui se sont développées autour de ces questions, la « perspective relationnelle (4) » esquissée par certains auteurs, par l’attention privilégiée qu’elle porte à ce qui se déroule entre le sujet et l’objet, et moins à l’expérience subjective des phénomènes, nous semble particulièrement prometteuse. C’est précisément cette voie que souhaite explorer ce numéro thématique de la revue Nouvelles perspectives en sciences sociales. Tandis que les différentes disciplines des sciences humaines et sociales ont longtemps opposé des perspectives épistémologiques souvent considérées comme irréconciliables, elles n’ont fait – à force d’approfondissement et d’hyper-spécialisation – qu’accroître l’aporie de l’irréductibilité de ces différentes conceptions, et ont participé, ce faisant, à éloigner l’horizon d’une possible compréhension de ces processus complexes. Dans ce contexte, la perspective relationnelle apparaît comme une opportunité, un prétexte au rapprochement et au dialogue de ces travaux, à travers une démarche qui favorisera, au sein de ce numéro, l’interdisciplinarité et l’analyse des types de relations affectives construites par les sociétés, saisies notamment dans leurs dynamiques et leurs évolutions à travers le temps. Seront convoqués des textes s’intéressant aux différentes formes de la sensibilité avant tout comme composantes de la relation et, plus généralement, au processus affectif comme mode relationnel des sujets en société.

    Il s’agira, à travers les contributions à ce numéro thématique, d’envisager le procès affectif dans toute sa « complexité », pour comprendre certes ce qu’il fait au sujet, mais surtout ce qu’il fabrique de social, comment il est à la base des dynamiques relationnelles qui fondent la société. En plaçant de la sorte l’affectivité sur un même plan que la rationalité, on reconnaîtra que toute action n’est pas purement intentionnelle, que l’acteur social n’est pas réductible au mode de l’intérêt et on tâchera ainsi de mesurer les conséquences au plan social et politique de la prise au sérieux du fait que les comportements des acteurs sont à la fois rationnels et émotionnels (5).

    À travers cet appel à contributions, nous invitons les chercheurs à penser les affects, non plus simplement comme un type de relation parmi d’autres, ou seulement comme un « supplément d’âme » à la relation, mais en considérant qu’ils sont la qualité de la relation (6), qu’ils en sont indissociables, et qu’à ce titre ils constituent à la fois un matériau et un outil permettant de comprendre et d’analyser les dynamiques qui fondent le social.

    L’analyse du procès émotionnel reviendra dès lors à intégrer les émotions et les relations dans l’effort de modélisation du social, en tant que celles-ci fabriquent l’action. D’un point de vue méthodologique, on pourra s’interroger sur les démarches et les dispositifs qui visent à appréhender les différentes facettes de l’affectivité ; comment celles-ci participent à délimiter les acceptions du phénomène, et comment on peut les appréhender en contexte relationnel ? Dans quelle mesure l’approche relationnelle de l’affectivité implique-t-elle un renversement des méthodes d’enquête classiques, principalement centrées sur l’expérience individuelle des vécus émotionnels ?

    Consignes aux auteurs

    Cet appel à contributions s’adresse aux chercheurs de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, sans exclusive quant aux approches, aux méthodes, ou aux périodes historiques.

    Les auteurs intéressés par la thématique annonceront leur projet au coordinateur du numéro, Benoît Feildel (benoit.feildel@univ-rennes2.fr), ainsi qu’au rédacteur en chef de la revue Nouvelles perspectives en sciences sociales, Claude Vautier (claude.vautier@ut-capitole.fr).

    Les articles proposés devront respecter les normes éditoriales de la revue disponibles à l’adresse http://npssrevue.ca/guide/, dans la rubrique « Guide des auteurs » aux onglets « Consignes générales » et « Bibliographie et notes ».

    Les auteurs feront parvenir aux mêmes adresses leur texte au plus tard le 30 avril 2018.

    Les textes qui traverseront avec succès le processus d’évaluation seront publiés dans le numéro thématique « Sensibilités, émotions et relations » de la revue Nouvelles perspectives en sciences sociales (Volume 14, numéro 1 à paraître en novembre 2018).

    Calendrier

    Publication de l’appel : septembre 2017
    Déclaration d’intention : jusqu’au 15 décembre 2017
    Date limite d’envoi des articles : 30 avril 2018
    Parution du numéro : novembre 2018

    Références

    Feildel Benoît, « L’émotion est ce qui nous relie », Nouvelles perspectives en sciences sociales, Vol. 11, n° 2, 2016, p. 233‑259.
    Honneth Axel, La réification. Petit traité de Théorie critique, Paris, Gallimard, 2007.
    Holmes Marie, « The emotionalization of reflexivity », Sociology, Vol. 44, n°1, 2010, p. 139‑154.
    Illouz Eva, Les sentiments du capitalisme, Paris, Editions du Seuil, 2006.
    Laflamme Simon, Communication et émotion. Essai de microsociologie relationnelle, Paris, L’Harmattan, 1995.
    Tcherkassof Anna, Fridja Nico H., « Les émotions : une conception relationnelle », L’Année psychologique, Vol. 114, n°3, 2014, p. 501‑535.

    _____________

      (1) Axel Honneth, La réification. Petit traité de Théorie critique, Paris, Gallimard, 2007.

      (2) Eva Illouz, Les sentiments du capitalisme, Paris, Editions du Seuil, 2006 ; Marie Holmes, « The emotionalization of reflexivity », Sociology, Vol. 44, n°1, 2010, p. 139‑154.

      (3) Julien Bernard, « Les voies d’approche des émotions », Terrains/Théories, 2, 2015, http://teth.revues.org/196

      (4) Simon Laflamme, Communication et émotion. Essai de microsociologie relationnelle, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Anna Tcherkassof et Nico H. Fridja, « Les émotions : une conception relationnelle », L’Année psychologique, Vol. 114, n°3, 2014, p. 501‑535.

      (5) Simon Laflamme, Communication et émotion. Essai de microsociologie relationnelle, Paris, L’Harmattan, 1995.

      (6) Benoît Feildel, « L’émotion est ce qui nous relie », Nouvelles perspectives en sciences sociales, Vol. 11, n° 2, 2016, p. 233‑259.