Appel à contributions

Sur le thème de « La recherche, objet de recherche : à propos de la réflexivité et de la distanciation critique »

    La recherche est une activité sociale, professionnelle, productrice de savoirs et, directement ou indirectement, de progrès et de richesses. C’est une activité qui, comme toute activité socioprofessionnelle, a ses codes, ses réseaux, ses dimensions éthique et déontologique. Elle est une activité par nature innovante avec la production de nouveaux savoirs ou la mise en œuvre de nouvelles méthodes pour répondre à d’anciennes ou de nouvelles questions, alimenter des débats.
    On trouve dans ce champ des travaux de grande qualité : La thèse de Mélodie Faury (1), les travaux de Joëlle Le Marec et d’Igor Babou (2), de Baudouin Jurdant (3) et, plus généralement, ceux du Laboratoire d’Analyse des Sciences et des Technologies de l’Université de Strasbourg, par exemple, et d’autres encore. Il existe bien un champ des science studies comme il existe un champ des gender studies ou des urban studies. Mais les travaux cités et bien d’autres montrent que ce champ se distingue des autres studies pour deux raisons principales. Tout d’abord, de façon sans doute conjoncturelle, il est, quel que soit l’indicateur choisi (nombre de chercheurs concernés, nombre de publications…), moins exploré que d’autres champs. Deuxièmement, et de façon véritablement structurelle, il est lui-même son propre objet, ce qui est, peut-être, la raison majeure de son peu de visibilité actuelle.

    En effet, la recherche est par nature une activité critique : critique des avancées précédentes et surtout critique vis-à-vis de sa propre actualité, le chercheur adoptant pour cela une posture de distanciation relative à son travail et à ses méthodes et réflexive quant à ce qu’il produit et à ses façons de travailler.

    C’est sur ce point spécifique (la dimension critique et réflexive) que cet appel à articles pour un numéro thématique de NPSS entend cibler la réflexion et les échanges et non sur les dimensions politique, sociale, économique et culturelle de la production scientifique, même si celles-ci, par les représentations que s’en font le chercheur ou les collectifs de chercheurs, participent aux orientations que peut prendre la dimension critique et réflexive de la recherche.

    La dimension réflexive est consubstantielle de la recherche. On peut le vérifier à l’échelle de chaque chercheur, peut-être plus dans certaines disciplines que dans d’autres ; on peut le constater aussi à l’échelle de certains programmes de recherche ou à l’échelle institutionnelle comme le montre Joëlle Le Marec avec l’ouvrage qu’elle a dirigé en 2010, intitulé Les études de sciences : pour une réflexivité institutionnelle. Mais les chercheurs semblent avoir quelques réticences à traiter de cette posture réflexive et de la distanciation critique qu’elle suppose, comme objets de recherche.

    Peu de travaux existent et nombreuses sont les questions en suspens. Les questions que nous proposons aux auteurs souhaitant soumettre un texte portent sur les thèmes suivants :

    Qui est le chercheur ? Sans aborder cette question par des approches d’ordre socio-économiques, il s’agit, sur un plan épistémologique, d’aborder la question de la spécificité du chercheur, celle de l’institution de recherche quant aux rapports qu’entretiennent l’un et l’autre avec eux-mêmes. La recherche est-elle un mode d’agir particulier ? En quoi celui-ci se spécifie-t-il ? Comment se voit le chercheur, comment se voit la recherche quand l’un et l’autre se regardent ? Cette spécificité relève-t-elle, exclusivement ou non, de la capacité de distanciation critique et de pratique réflexive ? Est-il envisageable d’objectiver son objet de recherche quand on en fait soi-même partie ? Au contraire, faut-il admettre que faire de la recherche sur la recherche revient à regarder un miroir déformant ? Quelle posture prennent ces chercheurs vis-à-vis de la recherche ? Comment eux-mêmes la justifient-ils ?

    Quelles seraient les causes de la crainte évoquée précédemment de poser cette spécificité comme objet de recherche ? Seraient-elles relatives à une structure mentale ou sociale amenant à éviter de se regarder, individuellement ou collectivement, de façon informelle ou institutionnelle ? Le contexte de production scientifique rendrait-il cette auto-analyse peu rentable, en termes de valorisation, ou peu communicable faute de supports adéquats ?

    La pratique de la recherche par projet sous-tendue par des contrats s’est très largement développée ces dernières décennies : contribue-t-elle à renforcer cette distanciation critique et la pratique réflexive ou, au contraire, l’empêche-t-elle ? Qu’en était-il si l’on remonte plus loin dans l’histoire ? Plus largement, les différents modes et les différentes circonstances de production de la recherche (selon les périodes, les cultures, les disciplines, les méthodes employées, les types de résultats attendus, les partenariats, les ancrages institutionnels…) incitent-ils ou contraignent-ils cette réflexivité, cette distanciation critique ?

    Comment est produite la recherche sur la recherche ? Les liens entre recherche et réflexivité se sont-ils distendus ou affaiblis, vont-ils se distendre ou, au contraire, constate-t-on une imbrication plus forte ? À quelles échelles ? Individuellement, le chercheur n’est-il pas confronté à l’obligation de cette posture réflexive ? Inversement, aux échelles institutionnelles, ne pourrait-on pas faire le constat d’une séparation accrue de la recherche (en tant que pratique) avec la réflexion sur la recherche ?

    Les textes proposés pourront relever de toutes les disciplines, soit à partir d’exemples concrets, soit à partir d’approches plus globales ou plus théoriques, sans exclusive quant aux approches (groupes sociaux, sociétés, méthodes, débats et questionnements), ni quant aux institutions de recherche ou aux périodes historiques…

    Les auteurs intéressés par cette problématique annonceront leur projet à Denis Martouzet à l’adresse courriel suivante : denis.martouzet@univ-tours.fr en mettant Claude Vautier en copie (claude.vautier@ut-capitole.fr ). Les articles seront expédiés à la même adresse au plus tard le 30 novembre 2016. Ceux qui traverseront avec succès le processus d’évaluation seront publiés en novembre 2017 dans le volume 13, numéro 1 de la revue.

    _____________

      (1) Mélodie Faury, Parcours de chercheurs. De la pratique de recherche à un discours sur la science : quel rapport identitaire et culturel aux sciences ?, Thèse en Sciences de l’information et de la communication, Lyon, École normale supérieure (ENS), 2012.

      (2) Par exemple : Joëlle Le Marec, Igor Babou (dir.), Sciences, médias et société, Lyon, École normale supérieure (ÉNS), 2005 ; Igor Babou, Joëlle Le Marec, « La presse alternative de critique des sciences des années soixante-dix et les études de sciences contemporaines : inspirations politiques et construction académique », dans Joëlle Le Marec, Mimmo Pucciarelli (dir.), La presse alternative entre la culture de l’émancipation et les chemins de l’utopie, Lyon, Éditions de l’Atelier de création libertaire, 2013 ; Igor Babou, « Sciences, télévision et rationalité », dans Marc Amblard (dir.), Rationalité, Mythes et Réalités, Paris, L’Harmattan, 2010.

      (3) Par exemple : Baudouin Jurdant, « La science est-elle un bien public ? », dans Nicolas Witkowski, L’état des sciences et des techniques, Paris, La Découverte, 1991 ; Baudouin Jurdant, Les problèmes théoriques de la vulgarisation scientifique, Paris, Éditions des archives contemporaines, coll. « Études de science », 2009 ; Baudouin Jurdant, « Créativité et formation des scientifiques », Tiers-Monde, vol. 20, no 78, 1979, p. 254-255.

    Sur le thème de la « La production de la ville hypermobile : conflictualités et relations »

      L’accélération des rythmes qui régissent le social est devenue paradigmatique pour l’étude de la ville (1). Or, le risque est grand de laisser triompher l’« idéologie mobilitaire » et de l’accepter comme régime universel (2). En effet, depuis les années 1970, bien des pays industrialisés ont traversé une reconfiguration de leurs modes de domination spatiaux et temporels. Suivant l’effritement des mesures sociales de l’État Providence, l’éclosion d’un marché des choix individuels est portée par les nouveaux transports rapides (autoroutes, trains à grande vitesse, trafics aériens), par les technologies de l’information qui effritent les frontières spatio-temporelles d’avant, notamment entre lieux privés et lieux de travail. L’on éprouve une transformation constante des règles du travail et de l’emploi, une augmentation des tâches, des précarités et « possibilités » de carrière, une coprésence virtuelle (par les médias sociaux) et physique des individus. En somme, face à cette défaite des stabilités et à la valorisation d’individus sans attaches, l’idéologie mobilitaire provoque les anciens cadres de la construction du social.

      Cependant, la production de l’urbain, qui autorise, incite, contraint ou encore interdit le déploiement des activités humaines, demeure toujours aussi décisive. Elle établit une réalité matérielle, qu’elle soit architecturale, urbanistique ou paysagère, ainsi que les modalités opérationnelles de concrétisation/réalisation de celle-ci, toutes deux fondées sur des idéologies, des discours et des valeurs (3). Par exemple, la poursuite de mesures d’austérités de type néolibéral livre l’individu à ses propres moyens devant les balises changeantes de la gouvernance du temps social. Si le capital qu’il est possible d’optimiser pour affirmer une position spatiale et sociale devient primordial (4), force est de reconnaître que le déploiement des activités humaines est largement circonscrit; idéologie et capital mobilitaires sont tous deux profondément inégalitaires. L’accès aux transports, aux technologies ou encore aux espaces urbains convoités demeure partiel, nombreux sont ceux et celles qui en sont exclus. La gentrification et la touristification des lieux forment, au regard de ces enjeux, des défis sociaux et spatiaux considérables. De même, il n’est pas toujours aisé de maîtriser les outils d’une intégration sociale sans tomber dans le surtravail, rémunéré ou domestique. Est-il, enfin, encore possible de rester dans une position stable dans la ville quant à l’habitation, aux pratiques culturelles, aux lieux iconiques des quartiers?

      Cette production de l’urbain, que l’on y adhère, que l’on s’y oppose ou que l’on « fasse avec », se traduit par différentes expériences urbaines, luttes politiques, pratiques économiques, désaffiliations sociales, mobilités ou encore créations artistiques, pour ne nommer que celles-là. Leurs agencements sont traversés par diverses dynamiques de conflits et de connivences. À ce titre, il n’est pas risqué d’avancer que l’idéologie néolibérale tente de gommer deux dimensions de notre habiter : d’un côté elle vise à réduire l’espace à un statut de surface, de « déjà-là » passif, et de l’autre en supprimant les faits de distances, elle ambitionne de gommer la durée par une connectivité instantanée.

      Les questions qui émergent de ces considérations sont interdisciplinaires, relevant à la fois des sciences humaines, comme la science politique, la géographie, la sociologie, la philosophie, des sciences de l’action, comme l’urbanisme et l’aménagement, l’architecture, les arts visuels, la communication, etc. Qu’est-ce qu’habiter face à la tyrannie de l’instant (5)? De quelles manières les dimensions spatiales et temporelles — dans leur complexité, leurs oppositions, leurs relations —, s’articulent-elles dans les différentes formes de luttes face à l’institution d’un « bon » déploiement des activités humaines? Quelles valeurs sont données aux notions de proximité et d’éloignement? Les notions d’appartenance, d’appropriation, d’ancrage, d’enracinement ou d’identité font-elles encore sens? Comment, enfin, les notions de résistance, de mémoire, d’engagement, révèlent-elles les contradictions d’un objet dynamique et de sa production ?

      Pour ce numéro de Nouvelles perspectives en sciences sociales, nous invitons les auteur(e)s à problématiser l’« hypermobilité » et l’« accélération du social ». Avec une volonté d’ouverture et de croisement disciplinaires, ce numéro thématique souhaite participer à l’appréhension et à l’étude des enjeux contemporains, en tentant de mobiliser des approches systémiques, complexes (6) et relationnelles (7). Car, ce sont les dynamiques et processus relationnels, individuels et/ou collectifs qui permettent d’appréhender et de produire un monde « partagé »; exprimée par les relations différenciées au sein de la ville, de quartiers, d’espaces publics, virtuels ou domestiques, de transports, d’habitations, d’entreprises, de communautés culturelles, de groupes sociaux, etc. C’est l’appréhension et la construction de ce monde urbain qu’il s’agit d’étudier. Nous invitons les auteur(e)s à aborder celles-ci non seulement à partir des axes ci-dessous, mais aussi à travers leurs croisements :

      1. Embourgeoisement, touristification, patrimonialisation et habitus urbains : les diverses temporalités qui font la ville, leurs conflictualités, leurs relations. Qui sont les individus « hypermobiles », « mobiles », « immobiles »? Comment certains usages traditionnels et types de rapports à un lieu en viennent-ils à céder le pas à de nouvelles pratiques? Quelles résistances, quelles dynamiques, quelles complexités ?

      2. Médiatisation, outils numériques, réalité augmentée : institutionnalisation d’un imaginaire de la mobilité. Quelle différentiation des usages et des relations? Quelles sont les nouvelles tendances impliquées par certains médias? Comment les médias sociaux sont-ils instrumentalisés dans l’expérience quotidienne du travail, du couple ou du loisir dans la ville?

      3. « Accélération du social », villes intelligentes, villes durables : quelles villes de demain? Quelles sont les dynamiques et conflictualités qui surgissent à l’intérieur des divers quartiers, villes et nations à l’heure de la ville intelligente? Que signifient l’informatisation et l’automatisation des villes? Quelle est la trajectoire de fond de la ville moderne? Quelles sont ses implications en matière d’inégalités sociales?

      Soumission des articles: Les auteur(e)s intéressé(e)s par cette problématique annonceront leur projet à Georges-Henry Laffont et à David Champagne aux adresses suivantes: georges-henry.laffont@univ-tours.fr et david.champagne@alumni.ubc.ca, en mettant Claude Vautier en copie : claude.vautier@ut-capitole.fr. Les articles seront expédiés aux mêmes adresses au plus tard le 31 août 2017. Ceux qui traverseront avec succès le processus d’évaluation par les pairs seront publiés dans le volume 13, n° 2 de la revue, en mai 2018.

      Consignes aux auteur(e)s : merci de vous référer au guide de NPSS http://npssrevue.ca/guide/. Nous acceptons les articles allant de 6 000 à 15 000 mots environ incluant bibliographie, résumé, annexes et notes de bas de page.

      _____________

        (1) Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.

        (2) Bernard Mincke et Christophe Montulet, « L’idéologie mobilitaire », Politique, n° 64, 2010.

        (3) Matthieu Adam et Georges-Henry Laffont, « Une approche de la ville en train de se faire », Npss, Volume 10, n° 1, 2015, p. 193-235; David Harvey, Géographie de la domination, Paris, Les prairies ordinaires, 2008; Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974.

        (4) Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.

        (5) Paul Virilio, « La tyrannie de l’instant », L’humanité, 22 Février 2002.

        (6) Au sens où Edgar Morin a défini et abondamment illustré ce terme, notamment dans les six tomes de La méthode, Paris, Seuil, resp. 1977, 1980, 1986, 1991, 2001, 2004.

        (7) Le terme relationnel peut être entendu de deux façons principales : il peut s’agir, classiquement, de « flux d’échanges entre des éléments », ou encore d’une « liaison ou reliance intime de plusieurs éléments » sans cette idée de flux allant de l’un vers l’autre (notion de « champ relationnel » ou de « filet de relations »). Voir Norbert Élias, La société des individus, Paris, Fayard, 1991 [1987], p. 72. Les deux acceptions sont considérées comme légitimes.